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Le sexisme produit-il les inégalités entre les sexes ou l’inverse?

Olivier Klein from nous-et-les-autres.blogspot.com
April 4, 2012
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Dans un entretien à La Libre Belgique datée du 18 Janvier, la ministre belge de l’Intérieur s’en prend aux au sexisme: “Il suffit de voir la génération de mes enfants pour mesurer les combats à mener pour changer l’image de supériorité de l’homme sur la femme (…) Je dois tout le temps rectifier le tir (…) Sur l’égalité des chances, il y a des boulevards à franchir. Le sexisme est une forme de racisme, de discrimination (…) envers les femmes.”. Elle se propose de juger les politiques publiques à l’aune de leur influence sur les inégalités hommes-femmes.
Cet entretien m’a amené à constater l’écart qui sépare l’usage commun du terme de sexisme et son acception dans la littérature psychologique. Du point de vue du psychologue social, le sexisme se distingue de la discrimination: le sexisme correspond à une attitude particulière vis-à-vis des femmes, et relève donc du registre évaluatif ou émotionnel, contrairement à la discrimination qui correspond à un comportement (par exemple, refuser une promotion à une femme du fait de son sexe). Selon Peter Glick et Susan Fiske le sexisme est une attitude ambivalente, qui comporte deux dimensions complémentaires. D’une part, le sexisme hostile vise les femmes qui se démarquent des rôles traditionnels assignés à leur genre : féministes, athlètes, femmes d’affaires. Il « légitime » le harcèlement sexuel ou les violences conjugales. En revanche, le sexisme bienveillant est un préjugé paternaliste qui se caractérise par une affection vis-à-vis des femmes teintée toutefois d’un mépris associé à leur manque de compétence. Cette forme de sexisme touche les femmes qui « restent à leur place » en occupant un rôle traditionnel (par ex., les mères au foyer).
Remarquons que les inégalités hommes-femmes (qui sont bien réelles, en Belgique comme ailleurs, voir par exemple ceci) peuvent être une conséquence directe de la discrimination sexuelle. Toutefois, cette relation n’est pas toujours directe. Par exemple, il y a beaucoup plus de jeunes filles qui étudient la psychologie que de jeunes filles qui étudient les sciences appliquées. L’écart salarial entre les diplômés de ces deux filières (qui est en partie confondu avec le sexe) ne s’explique pas par une discrimination (dès lors que les étudiants choisissent généralement leur filière de façon délibérée sans être l’objet d’une discrimination).
Ceci étant, si on admet que le sexisme constitue une source de discrimination, et que la discrimination explique en partie les inégalités, le niveau de sexisme d’une société devrait prédire l’ampleur des inégalités dans cette société. Mais, on pourrait aussi émettre l’hypothèse inverse: une société très inégalitaire est susceptible de produire des stéréotypes et attitudes sexistes. L’idée que les femmes sont incapables de briller dans les affaires ou le stéréotype selon lequel elles sont particulièrement aptes à assumer des tâches domestiques devraient particulièrement prospérer dans une société au sein de laquelle elles assument des positions subalternes, soit quand la division des rôles entre les sexes est fortement marquée. Ces stéréotypes sont susceptibles d’alimenter à leur tour des attitudes sexistes. Ce rôle de la division des rôles sociaux dans la production des stéréotypes a été abondamment analysé dans les travaux menés par Alice Eagly.
La question de la relation entre sexisme et inégalités recouvre une question plus générale en sciences sociales. Selon un point de vue qu’on pourrait qualifier de marxiste, la division des ressources (pouvoir, argent, contrôle des “moyens de production”) au sein d’une société produit des représentations (l’idéologie) qui tendent à la légitimer, masquant par là les rapports de forces sur lesquels elle se fonde. Dans une société inégalitaire, l’idée que les femmes sont faites pour être mères permettrait de dissimuler leur écartement forcé de la sphère du travail (voire des emplois les plus prestigieux). Inversement, on peut adopter un point de vue plus constructiviste, selon lequel les représentations influencent les inégalités et contribuent à construire celles-ci. Par exemple, le discours sexiste peut produire, d’une part de la discrimination, et d’autre part, chez les femmes, une internalisation des stéréotypes sexistes, internalisation qui les pousse à adopter certains types de comportements (comme choisir des études de psychologie!) contribuant au maintien des inégalités. L’opposition entre ces deux types de perspective est souvent d’ordre purement rhétorique: les deux camps mettant en avant des arguments cohérents avec l’une ou l’autre perspective sans les étayer par le biais de données empiriques. Ceci s’avérerait d’autant plus difficile qu’il est malaisé d’établir un lien de cause à effet lorsqu’on observe une corrélation entre sexisme et inégalités au sein d’une société donnée. En outre, il est fort probable que les liens de causalité qui associent sexisme et inégalités soient non linéaires: chaque élément renforçant l’autre.
Dans ce contexte, une étude récente de Mark Brandt de DePaul University (USA) me semble particulièrement stimulante. Cet auteur a recouru aux données de la “World Value Survey“, une étude internationale menée dans 58 pays sur des échantillons représentatifs. L’enquête a été menée en 2005 et en 2007 et comportait des mesures de sexisme hostile (les questions avec lesquelles les participants devaient exprimer leur accord étaient “en général, les hommes sont de meilleurs leaders que les femmes”, “en général, les hommes sont de meilleurs dirigeants d’entreprises que les femmes”). Par ailleurs, Brandt disposait des données dispensées par l’ONU concernant le niveau d’égalité entre les genres dans chaque pays entre 2005, 2006, 2007 (temps 1) et 2009 (temps 2). Un indice d’inégalité est ainsi composé par l’ONU. Il était alors possible à Brandt d’examiner la corrélation entre le sexisme et l’inégalité. Si le sexisme cause les inégalités, le niveau de sexisme moyen au sein d’un pays au temps 1 (moyenne pour 2005, 2006 et 2007) devrait être corrélé avec l’indice d’inégalité mesuré pour ce pays au temps 2 (2009) et ce même si l’on contrôle statistiquement le le niveau d’inégalité en 2005. En d’autres termes, à niveau d’inégalité identique, un pays sexiste en 2005 devrait être plus inégalitaire en 2009 qu’un pays moins sexiste. C’est bien ce qu’observe Brandt. Ces résultats suggèrent donc que le sexisme présent au sein d’une société renforce les inégalités qui y règnent et n’en constitue pas uniquement une conséquence.
S’il faut certes s’attaquer aux inégalités, il ne semble donc pas vain d’également s’en prendre au sexisme lui-même, qui en constitue bien une des sources.

 

 

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